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  • Patrice Delfour

Jamais sans ton téléphone



Christine gère son équipe de main de maître. Dans deux semaines son projet se termine. Les rapports arrivent les uns derrière les autres, la synthèse globale s’amorce. Mais voilà que ce matin, Eric ne veut plus être appelé sur son portable !

Christine donnait les directives et ajustements au fil de l’eau à l’équipe, ce qui lui permettait de réguler toujours au plus près l’activité de ses collègues en déplacement dans les régions. Elle est abasourdie. Est-elle au début d’une mutinerie générale ? Comment en est-elle arrivée là ? « Mais pourquoi tu me le dis que maintenant ? ».


Une entreprise de distribution de jeux de société charge Christine de former les magasins d’une grande franchise, sur tout le territoire français, à l’argumentaire de vente, la disposition du produit et l’animation dans les rayons. Le choix de l’entreprise est d’aller à la rencontre des vendeurs pour mieux les choyer, plutôt que d’organiser sur Paris et de façon plus anonyme, de grandes messes rébarbatives. Christine a construit tous les messages, tous les supports et testé son programme dans son point de vente favori. La force de vente doit être exceptionnellement rapide et efficace ; nous sommes fin août et tous les magasins doivent être autonomes avant Noël. Outre les itinérants habituels qu’elle connait déjà, elle fait appel à des intérimaires, dont Eric, pour compléter son organisation. Après une formation de cinq jours, tout le monde se prépare à son tour de France. Il est convenu que Christine puisse les appeler pour ajuster leur parcours en fonction des disponibilités des directeurs, des retours terrain qu’elle reçoit, et, des impondérables… Tout le monde s’engage pour les trois mois à venir !


Que dit le contrat ?

Que dit le contrat de Christine ? Le contrat définit bien les modes de transport, les lieux, les horaires, la rémunération (l’aspect administratif en un mot) ; et puis aussi l’objectif de la formation, le protocole à transmettre au personnel, la mise en place de l’enquête de satisfaction, les quotas de vente attendus (la partie professionnelle). Mais rien sur l’utilisation des téléphones portables. De là à demander que chacun communique son n° personnel… le pas est franchi comme une évidence. Eric est-t-il alors en droit de refuser, à deux semaines de la fin de la mission, d’être appelé sur son téléphone personnel ?


Oui, il en a le droit. Et dès le début de la mission d’ailleurs. Christine peut chercher à « s’arranger avec Eric » comme elle dit, nous ne pourrons pas lui donner les conseils pour détourner le contrat. Si cet outil professionnel n’est pas défini comme indispensable et obligatoire pour ce projet, la société d’intérim n’est pas en faute si elle n’équipe pas ses collaborateurs. Idem pour les co-équipiers itinérants internes de Christine. Non seulement il faut vérifier qu’ils ont bien un portable, mais surtout, qu’ils ont bien un portable professionnel. Nous ne sommes pas encore pleinement à l’ère des BYOD (Bring Your Own Device, apporte ton propre appareil). Et donc s’il faut un ordinateur, un vidéo projecteur, des cahiers, des voitures et… des téléphones, c’est à l’entreprise de s’organiser pour les fournir, à temps, et seulement si la demande lui est adressée.


Que dit "appliquer" le contrat ?

Que dit "appliquer le contrat" pour Eric ? Revenons sur le fait qu’Eric manifeste son désaccord à 15 jours de la fin du projet. Pourquoi, soudain, refuse-t-il de continuer à utiliser son portable personnel et pourquoi peut-il se réfugier derrière le contrat ? Au lancement de la mission, nous pourrions croire qu’il s’agit d’un salarié suffisamment sérieux qui attend de son employé et de ses responsables qu’ils lui donnent les moyens de travailler dans les meilleures conditions. A pratiquement trois mois de projet écoulés, quand il reste deux semaines pour terminer une mission qui atteint ses objectifs et respecte ses engagements, pourquoi stresser la chef d’équipe ?


Manifesterait-il un vécu intérieur qui le mine lui-même ? Nous pouvons faire l’hypothèse que de nouveau, il va se retrouver bientôt sans travail, lui l’intérimaire, sans paie et sans avenir bien clair. Christine nous le confirme par la suite : elle a fini par apprendre que sa santé est fragile, et que la perspective de ne plus avoir de mission est insupportable pour lui. Ce que manifeste donc Eric est sa peur des jours à venir. Tant qu’il ne sera pas entendu et reconnu dans sa précarité, il devra lutter pour qu’on se rappelle de lui. Il ne pourra revenir pleinement dans sa mission qu’une fois ses angoisses partagées et l’élan secourable reçu. Si la peur pointe le danger, elle paralyse l’individu (ce qui peut le conduire à paralyser à son tour la situation). Il recouvrera sa capacité de réflexion quand son énergie ne mobilisera plus ses muscles : mettre des mots, échanger, expliquer l’aidera à l’apaiser, à le rassurer.


Christine arrive dans notre groupe en demandant « comment on s’arrange avec les intérimaires ? ». Elle voit très vite que ce n’est pas le statut qui pose problème, mais le cadre, « une fois de plus » (les mallettes du jeu n’ont été livrées que les premiers jours du lancement de la formation !). Tout contrat se compose de trois niveaux :

  • Le niveau administratif (les conditions et moyens nécessaires à la réussite)

  • Le niveau professionnel (les méthodes et objectifs)

  • Le niveau psychologique (les enjeux cachés et inavoués, inconscients pour la plupart, et qui viendront parasiter le contrat)


Dans sa préparation, Christine s’est focalisée sur l’objectif certes, le planning, l’effectif, l’organisation et les procédures à suivre. Le détail des ressources lui paraissait tellement évident… elle promet qu’on ne l’y reprendra plus.

Et si « oublier » certains items du contrat n’était pas justement sa façon secrète de préparer les futures justifications des immanquables dérapages à venir ?

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